Author: Cécile Gladel

Sept manières dont le monde a changé grâce à Edward Snowden

Le 5 juin 2013, le lanceur d’alerte Edward Snowden révélait la première preuve flagrante de l’existence de programmes mondiaux de surveillance de masse. Depuis cela, nous avons appris que l’Agence nationale de sécurité américaine (NSA) et son équivalent britannique, le Quartier général des communications du gouvernement (GCHQ) surveillaient les activités en ligne et les communications téléphoniques de millions de personnes dans le monde. Deux ans après les révélations d’Edward Snowden, nous souhaitons faire le point sur ce qui a changé grâce aux documents qu’il a divulgués. (Lire le rapport complet, Deux ans après Snowden.)

Privés de vie privée ?

Alors que les États-Unis semblent faire marche arrière sur les questions de surveillance massive par la NSA, en France le projet de loi sur le renseignement parait faire le chemin inverse. Depuis la naissance des technologies modernes de communication, la surveillance de ce qui passe dans les tuyaux a toujours butté sur la question de la protection de la vie privée des individus. Un équilibre fragile que logiquement seule la loi doit préserver en définissant clairement qui peut faire quoi, comment et pourquoi. Car une fois que le sentiment de surveillance s’installe, la liberté de chacun s’efface.

Vive les filtres ! Mais choisissons-les.

C’est la nouvelle antienne : Internet nous enferme dans une bulle informationnelle. Parce que nous nous informons de plus en plus via ce que nos « amis » postent sur Facebook, via ce que Facebook sélectionne pour le placer dans notre fil d’actualité, via ce que les gens que nous suivons sur Twitter tweetent ou retweetent etc. Bref, les « gate keepers » traditionnels que sont les médias et autres autorités perdent du terrain en faveur de processus plus horizontaux, qui mêlent le relationnel et l’algorithmique. Tout cela est indéniable. Il suffit de considérer l’évolution de Page Rank, l’algorithme du moteur de recherche de Google, pour constater que d’un modèle qui s’alignait sur celui du classement des revues scientifiques (l’article qui arrive en tête du référencement est celui qui est cité par le plus grand nombre d’articles eux-mêmes bien référencés), on est passé à un modèle de plus en personnalisé qui intègre d’autres paramètres comme le lieu géographique depuis lequel est effectuée la recherche, les recherches précédentes etc. D’où la dénonciation d’un Internet qui nous ne ramènerait qu’au même, qu’au proche, qu’à ce que nous connaissons, qu’à ce qu’on nous prête comme goût… Mais est-ce pour autant un drame ? D’abord, la déploration d’une époque révolue où l’information était plus sérendipitaire serait à tempérer. Certes, il fut un temps où le Web était moins dirigiste, mais qui le fréquentait ? Beaucoup moins de gens. Et ceux qui le fréquentaient – une avant-garde éclairée faite d’ingénieurs, d’universitaires et de curieux de tout poil – n’avaient sans doute pas besoin de lui pour varier leurs sources d’information. Le reste, dans sa grande majorité, regardait la télé, écoutait de temps en temps la radio et lisait son quotidien local, sans avoir accès à beaucoup d’autres sources d’information. Est-ce que c’était mieux ? Pas sûr. L’Internet d’aujourd’hui, même en voie de personnalisation, offre un éventail de sources inédit dans l’Histoire. Et puis, est-ce que l’information nous est jamais arrivée d’elle-même ? Sans filtres ? Dans sa pureté originelle et sa magnifique pluralité ? N’y a-t-il pas eu des familles où on a lu Ouest-France – et que Ouest- France – pendant des générations ? D’autres où ce fut le combo France Inter-Télérama ? Le regret d’une information qui nous serait arrivée sans être sélectionnée, triée, transformée est sans doute celui d’une période qui n’a jamais existé. Et puis il ne faut pas négliger l’immense confort de ces filtres. Parce que nous ne pouvons pas tout voir, et que nous ne voulons pas tout voir. Comme l’explique le sociologue Dominique Cardon, nous serions sans doute étonnés si on nous mettait face à ce que nous lisons vraiment dans un journal. Et l’information qui nous arrive aujourd’hui subit toute une succession de filtres parmi lesquels il est bien possible qu’Internet et les algorithmes arrivent bien derrière ceux qui sont installés depuis bien longtemps et que les réseaux sociaux n’effacent d’ailleurs pas : socio-économiques, générationnels, culturels… Néanmoins, il y a une différence essentielle, c’est la nature de ces nouveaux filtres. Ils sont algorithmiques, très souvent secrets, et à but marketing. Que ce soit pour nous garder plus longtemps dans la plateforme ou pour mieux cibler la publicité, ces filtres obéissent à une logique qui est, dans les faits, très économique – et donc politique. Et ce qu’on peut regretter, c’est que cette dénonciation des filtres et de la sélection de l’information se fasse plus dans une défense philosophique – et presque poétique – d’une période où nous avions tout notre libre-arbitre et nous flânions dans l’immensité de la Babel informationnelle, qu’avec des arguments plus politiques et pragmatiques. Pour le dire autrement, on pourrait exiger de choisir nos filtres, on pourrait exiger de connaître exactement la nature de ceux qui nous sont imposés et d’avoir la possibilité d’en choisir d’autres. Demander que ce soit exposés les algorithmes, qu’ils soient expliqués, traduits. On pourrait demander à ce qu’ils puissent être adaptés, pourquoi pas personnalisés (au lieu que ce soit, comme aujourd’hui, les algorithmes qui personnalisent). Ne pas personnaliser l’information donc, mais la manière dont elle arrive. Le problème est moins la quête d’un libre-arbitre impossible que l’identification – et donc un début de maîtrise – de ce qui y fait obstacle. Xavier de La Porte – Rédacteur en chef de Rue89

Eli Pariser nous met en garde contre « les bulles de filtres » en ligne

Alors que les compagnies internet s’efforcent d’ajuster leurs services à nos goûts personnels (y compris l’actualité et les résultats de recherche), une dangereuse conséquence, involontaire, émerge : nous nous retrouvons piégés dans une « bulle de filtres » et ne nous trouvons pas exposés à l’information qui pourrait remettre en question ou élargir notre perception du monde. Eli Pariser argumente avec force qu’au final cela s’avérera mauvais pour nous et pour la démocratie.

La vie privée se porte bien, merci pour elle

Les inquiétudes que suscite le traitement des données numériques personnelles n’ont jamais été aussi fortes. Le spectre d’une surveillance omnisciente s’exerçant sur une société transparente hante désormais les discours publics et les représentations des utilisateurs à un point tel que l’imaginaire de liberté et de réinvention de soi qui a accompagné le développement d’Internet apparaît à certains comme une farce cruelle. D’instrument de libération, le web serait devenu l’outil d’un nouvel asservissement. Les enjeux de la protection de la vie privée et des données personnelles, il est vrai, sont d’une rare complexité et ce dossier du Digital society forum voudrait donner quelques clés de lecture pour mieux se repérer dans ce débat multiforme où nos représentations entrent souvent en contradiction avec nos pratiques.

Comment protéger ses données selon Edward Snowden

Edward Snowden parle de ce qui a et va changer, deux ans après ses révélations fracassantes sur la surveillance massive des citoyens par les gouvernements. Le 8 mai 2015, Edward Snowden est intervenu sur la surveillance et la sécurité numérique aux Journées nordiques des médias de Bergen, en Norvège. La séance était animée par le journaliste Ole Torp, qui a commencé par demander comment Snowden et moi nous étions rencontrés. Ce qui suit est une retranscription légèrement éditée de mon interview avec Snowden. Toutes les questions ont été soumises par des journalistes norvégiens dans les jours qui ont précédé la séance.

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